Éditorial. J’ai détesté mai 68

Éditorial. J’ai détesté mai 68

Les manifestants de « Mai 68 » expliquaient vouloir « changer la société » et en premier lieu recouvrer la « liberté d’expression« . Ceux qui sont encore là accepteront qu’elle s’exprima, ici, 50 ans plus tard.

Le mouvement estudiantin démarre le 22 mars 1968. On connait l’histoire. Elle débute à la Fac de Nanterre, haut lieu de la contestation. A la tête du mouvement, trois têtes d’affiche principalement: Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar et Jacques Sauvageot. Il y a d’autres moins connus mais tout autant actifs, tel Alain Finkielkraut. ..Peu à peu et en même temps de manière rapide, les Facs de provinces suivent. Au-dessus de Rouen, sur le campus de mont-Saint-Aignan, la fièvre révolutionnaire s’installe….

De l’autre côté de la rive de la Seine, aux Essarts commune de Grand-Couronne, la télévision régionale est installée depuis un peu plus de 3 ans. En janvier 1968, je suis recruté dans la fonction de reporter-caméraman (terme de l’époque jusqu’en 1975). C’est un métier choisi, après celui de photographe dans un établissement militaire de la Défense Nationale dès l’âge de 19 ans. Ma scolarité française a été des plus restreintes. C’est à Barcelone que j’ai appris à lire, écrire et compter….Ensuite, il a fallu arracher le reste en un minimum de temps: apprendre ce qui allait être une carrière bien remplie…

Je participe ainsi à l’aventure de la nouvelle station régionale de télévision pour fabriquer quotidiennement le journal télévisé de Haute-Normandie et me retrouve face aux évènement de mai 68. Début avril, la Fac de Mont-Saint-Aignan est en grève. Mon rédacteur en chef m’envoie, avec un assistant, tourner les premières images de l’occupation de la Fac de lettres. Sur place rien n’est simple. Des cordons de CRS sont en place depuis la veille. Les issues sont bloquées et les étudiants occupent le bâtiment. Un groupe d’une dizaine de personnes s’est installé sur la terrasse et jette divers objets sur les forces de l’ordre. En me dirigeant vers l’entrée, je suis stoppé par des CRS, « Vous ne pouvez pas entrer! » me dit un capitaine. « Je suis envoyé pour filmer la manifestation » …Le commandant s’avance vers moi « Allez-y si vous voulez, mais ils vont casser votre caméra et nous ne pourront intervenir ». J’acquiesce et me dirige vers l’entrée. Derrière la porte vitrée, je suis accueilli par un groupe d’étudiants, « Vous êtes qui, qu’est-ce que vous voulez? A peine ai-je le temps de répondre qu’un voix hurle  » c’est un flic, piques-lui le caméra, il veulent nos portraits ». J’essaie de décliner mon identité quand trois types me bousculent et tentent de saisir la caméra Bell and Howell. Je résiste. Après une discussion animée, ils finissent par accepter mes explications et m’accompagnent sur la terrasse. En bas, les CRS sont positionnés à 50 mètres de l’entrée, boucliers en avant et le regard fixé sur la terrasse. C’est de là que vont venir les projectiles. Je filme et fais remarquer qu’il peuvent provoquer des blessures. « T’as qu’a filmer pour bien montrer la situation ». En les regardant, je prends conscience de l’absurdité de la situation: les jeunes que je filme sont parfois plus âgés que moi. Après deux heures de tournage, nous retournons aux Essarts pour apprendre que des techniciens de la station refusent de monter le film de la Fac…

J’essaie d’en savoir plus et un responsable syndical, qui venait de lancer un préavis de grève, m’injurie par un « enculé de gaulliste ».  Paranoïa absolue, je n’étais militant d’aucun parti. Il avait exigé au nom de son syndicat, l’arrêt de tous les tournages et comme j’avais désobéi à son « ordre », il fit dans l’injure grasse. Plus tard, plusieurs mois après, au cours d’un pot de départ, il s’excusait de m’avoir injurié de la sorte. Acte….

Fin avril 1968, la grève générale s’étend sur l’ensemble du pays. Les syndicalistes de l’ORTF déclenchent la paralysie des établissements: 1ère chaine, 2ème chaine, stations régionales, Radio-France et services de production. Les salariés refusant la grève étaient cloués au pilori. A la Station des Essarts, un journaliste expérimenté par 30 ans de carrière dans la presse écrite, nous exhorte à la grève « beaucoup moins risquée qu’à ne pas la faire ». Un autre, qui fit une longue carrière, comme chef et grand chef, quelques années plus tard, en se vendant au parti socialiste un peu avant 1981, explique qu’une fois terminé nous pourrions nous défendre en arguant avoir « été obligé sous la contrainte »

Les tournages d’actualités sont assurés, mais pour les archives uniquement sans diffusions sur les antennes. Vers la mi-mai, je suis envoyé sur une immense manifestation dans le centre-ville de Rouen. Entretemps, les étudiants avaient réussi à drainer syndicats et salariés de l’ensemble du pays. Rouen était inondé par la masse des grévistes de toute la Haute-Normandie. Je tente désespérément de m’approcher de la tête du cortège. Pour la foule, je suis un représentant de « télévision bourgeoise au service du capital ». Je reçois quelques coups, aux jambes, à la tête et dans le dos. Deux membres du service d’ordre de la CGT tentent de me protéger. Ils réussissent en partie. J’arrive à la hauteur de la tête du cortège. Mes deux anges gardiens m’invitent à filmer un cercueil porté par quatre manifestants, sur le lequel est posé un képi de général avec deux étoiles. Des slogans sont rythmés par des tambours  » De Gaulle t’es foutu, les français sont dans la rue« . Je filme, parce que c’est mon métier. Plus bas, d’autres voix scandent , « Adieu De Gaulle, adieu!« . Nous sommes deux reporters-cameramen à couvrir les évènements, pour les archives. L’autre est Pierre Leherle, fabuleux professionnel, d’une gentillesse et intelligence rares. Il était pied-noir rentré d’Algérie après l’indépendance de 1962. Il observait le comportement des cliques syndicales et politiques à mon encontre et avait prévenu qu’il serait à mes côtés. Un vent d’apaisement souffla….

Le 29 mai 1968, le Président de la République parle aux français par radio interposée, il déclina la télévision par crainte d’être sabotée. Partout, dans le pays, grévistes et non-grévistes avaient le transistor collé à l’oreille. En cinq minutes De Gaulle reprit la main: « je ne renverrai pas le Premier ministre….je dissous l’Assemblée Nationale… ». Le lendemain, 30 mai, une marée humaine déferle sur les Champs-Élysées et le 30 juin, second tour des élections législatives, sont élus 394 députés UDR, RI et centristes, sur 487 à l’époque…..

J’ai détesté mai 68.

Categories: Normandie

Comments

  1. Olivier TACONET 1 avril, 2018, 17:49

    J’ai adoré mai 68 .. j’en parlerai bientôt, mais quel beau témoignage, merci José

  2. Pascal Demoriane 30 mars, 2018, 18:30

    Vous en avez donc détesté l’aspect effectivement détestable. Il y eu des deux côtés, estudiantin et syndical, des délire de violence dignes de la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, une arrogance et un terrorisme intellectuel hallucinant. Les mêmes aujourd’hui criraient au fascisme… s’en était !
    Oui. Mais il y eu aussi de bons aspects. Nous, nous étions communistes parisiens résident à Saint Germain des Pré, à deux pas du quartier latin, ce fut des moments et des ambiances collectives magiques, de vraies « situations » au sens des situationnistes. Malgré le quadrillage policier, les générations, vieux et jeunes se retrouvaient dans leurs propres quartiers comme dans un espace social nouveau, en suspension hors du temps. Ok, çà n’a pas duré, le mirage à eu des lendemains cruels.
    Comparativement ce qui est frappant et non moins détestable, c’est qu’on n’imagine même pas que les jeunes d’aujourd’hui puissent vouloir et pouvoir faire éclater le carcan social et mental où leurs ainés soixante-huitards, la plupart plutôt gâtés, les ont mis. Il fut aisé « d’interdire les interdits », mais pas d’éviter de « passer sa vie à la gagner », or les libertés coûtent de plus en plus cher ! la facture s’alourdit. Tout çà pour çà.
    Quand on en discute avec d’anciens ouvriers de Cléon, vieux militants communistes héroïques pleins de nostalgie qui ont occupé les usines, révé d’autogestion « avec un sentiment de toute puissance » (je cite), on sent bien que la tradition est brisée, l’héritage des luttes reste instransmissible. Il n’avait pas vu que 68 allait ouvrir la voie à un demi-siècle d’individualisme destructeur de leur propres rêves. Les smartphones sont les mirador des enfermements d’aujourd’hui, et les pavés ne sont plus que des pièces de boucherie hallal !

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